lundi 23 avril 2018

SPECIES

Forts de leurs paralogismes, d’abord au Canada puis en Australie et en Italie, des philosophes ont démontré, dans de savantes et nombreuses pages, que les Droits de l’Homme devaient être étendus aux Grands Singes. Ces éminents professeurs ont réussi à convaincre un certain nombre de leurs confrères de la pertinence de leurs concepts puisqu'ils ont créé un véritable raz-de-marée d’enthousiasme auprès de ceux-ci.

La Nouvelle-Zélande applique les Droits de l'Homme aux Grands Singes depuis 1999.

Une brèche étant ouverte, il fallait établir une théorie justifiant la promotion des Grands Singes sinon au même rang que les humains, au moins à un niveau équivalent. Et par la même occasion, pourquoi ne pas aussi prendre en compte la situation de tous les animaux et faire d'une pierre deux coups : pourquoi ne pas étendre au règne animal tout entier le respect conféré par les Droits de l'Homme aux Grands Singes ? L'antispécisme, -puisque c'est ainsi qu'on l'appelle- est un mouvement de libération des animaux. Les tenants de l'antispécisme professent que la morale, telle qu'elle s'est perfectionnée au cours des âges, conduit à conclure que tous les êtres doués de conscience doivent être protégés.

Les antispécistes définissent la conscience comme la capacité de souffrir et d'éprouver du plaisir. Or, tous les animaux, sous une forme ou sous une autre, de manière directement perceptible ou déduite de leur comportement, possèdent une conscience puisqu'ils sont capables de souffrir et d'éprouver du plaisir. Ils doivent donc être protégés et il est illégitime de les faire souffrir, de les réduire en esclavage ou de les tuer et de s'en nourrir.

A peine de commettre des crimes, l'humanité ne peut être que végétarienne.

Les défenseurs de cette théorie ne se sont pas arrêtés en si bon chemin. Ils ont constaté que les fœtus, certains grands malades et les nouveau-nés n'ont pas de conscience car, disent-ils, ou bien ils ne peuvent souffrir, ou bien ils ne peuvent pas éprouver du plaisir. L'avortement, l'euthanasie et l'infanticide seraient donc légitimes au regard de la même morale qui conduit à protéger tous les animaux au nom des Droits de l'Homme.

Dès lors que les raisonnements s'enchaînent les uns aux autres, on est amené à toujours creuser plus profond pour épuiser tous les aspects de la théorie. Cette démarche est très prisée des philosophes dont les démonstrations successives sont étayées par une logique impeccable même si, parfois, l'expérience ne vient pas confirmer les déductions les mieux charpentées. Certains noms révérés de la philosophie, constatant que les Droits de l'Homme devaient être étendus au règne animal tout entier, se sont penchés sur le cas des plantes. Ne sont-elles pas vivantes, elles aussi ? N'ont-elles pas une forme de conscience que l'on ne peut appréhender de prime abord mais que l'on peut soupçonner néanmoins ? Certains végétaux bougent et semblent animer leurs feuilles et leurs fleurs lors de leur exposition à une lumière plus ou moins intense ou de qualité variable ; ils prospèrent ou s'étiolent pour peu que la température fluctue de manière favorable ou contrariante ou que la composition du sol leur plaise ou les dérange. Tout cela n'indique-t-il pas que le monde végétal peut éprouver, lorsqu'il est soumis à certains stimulus, ce qu'il faut bien appeler de la souffrance et aussi une espèce de plaisir ? En toute bonne logique, il conviendrait donc que les Droits de l'Homme, reconnus au règne animal, soient étendus au règne végétal.

C'est ainsi que les antispécistes, après avoir accepté les conséquences de leur théorie et s'être convertis au végétarisme ou au végétalisme, pourraient se voir réduits à la portion congrue par le simple effet de leurs propres conclusions.

lundi 16 avril 2018

Charles Fourier

Fondateur du mouvement coopératif et du socialisme associatif. Charles Fourier (1772-1837) est né à Besançon comme Proudhon mais dans une famille de commerçants aisés. Orphelin de père à l'âge de quinze ans, il apprend à vendre draps et denrées coloniales. Mais, peu doué pour le commerce, il se ruine en quelques années et échappe de peu à la guillotine révolutionnaire, non pour ses convictions politiques mais pour ses pratiques affairistes. Il va alors subvenir à ses besoins en travaillant comme commis aux écritures puis comme caissier avant de découvrir sa voie et d'écrire livre sur livre avec une extraordinaire prolixité.

Pour l'anecdote, on notera que ce célibataire endurci a écrit des livres inattendus comme ce "Tableau analytique du cocuage" avec description et force détails sur soixante-dix manières d'être cocu, ou "Le nouveau monde amoureux" ou encore "Vers la liberté en amour". Il n'en est pas resté là en matière d'excentricité. Il croyait aux extraterrestres, à ces "Solariens" capables d'exploits prodigieux grâce aux mouvements et aux propriétés surprenantes d'un étonnant membre surnuméraire. Mais il découvre surtout "l'attraction passionnelle" qui aura une grande influence sur son œuvre. Il en déduit que "le bonheur consiste à avoir beaucoup de passions et à les satisfaire toutes". Distinguant mal ses rêves de la réalité, Fourier était persuadé qu'il avait été choisi par Dieu pour révéler aux hommes la théorie de l'harmonie universelle et pour les guider vers un avenir radieux et un bonheur indicible.

Fourier est et reste connu pour ses livres importants sur les sciences sociales : "Le nouveau monde industriel et sociétaire ou invention du procédé d'industrie attrayante et naturelle distribuée en séries passionnées" et "La fausse industrie morcelée, répugnante, mensongère et l'antidote, l'industrie naturelle combinée, attrayante, véridique, donnant quadruple produit". Il constate que si l'homme n'est guère attiré par le travail c'est parce que celui-ci est rebutant, mal organisé et peu valorisant. Fourier imagine alors un système capable de procurer à toute la population non seulement une occupation agréable et stimulante, mais aussi propre à la mettre à l'abri du besoin, et en plus susceptible de lui apporter le bonheur. C'est le phalanstère.

Construit pour abriter quatre cents familles ou mille cinq cents personnes, le phalanstère est organisé comme un hôtel avec ses grands services collectifs permettant des économies d'échelle très importantes. Mais, à côté des dispositifs communautaires, chaque famille dispose d'un logement privé où son intimité est préservée et son indépendance sauvegardée. Le phalanstère possède une profusion d'installations comme des salles de repas, de conseil, de bibliothèque, d'étude et une quantité de départements tels que temple, télégraphe, pigeons de correspondance, carillon de cérémonies, observatoires. Composée pour moitié de pauvres et pour l'autre moitié de riches, la population du phalanstère est d'origine diverse et de condition sociale variée. Ainsi les pauvres connaissent enfin les avantages du confort et les riches atteignent aux sentiments humains. Les occupants apprennent à se connaître pour s'apprécier et ainsi vivre en harmonie. Ils sont employés au travail-plaisir. La division du travail est portée au suprême degré pour l'efficacité, mais on change d'activité huit fois par jour pour le plaisir. Celui-ci est encore accru par l'organisation de compétitions de production et autres activités ludiques.

Mais le point magistral, ce que Fourier appelle d'abord "l'association industrielle", est l'invention de la coopérative, et pas seulement d'une association volontaire de travailleurs, mais d'un ensemble comprenant une organisation intégrée de coopératives de production, de consommation, de logement, de vente et de distribution. Les économies réalisées par ce procédé quadrupleraient, disait-il, l'efficacité des fabriques et manufactures traditionnelles. Les hommes associés, ajoutait-il, seront toujours plus efficaces que l'Etat. Le fouriérisme est donc un rassemblement d'associés avec sanction du marché mais sans État.

Fourier voyait le phalanstère comme une société par actions aux dividendes de 30 p.c. au moins, selon ses promesses aux financiers. Les travailleurs seraient des associés et non plus des salariés. Le capital recevrait 4/12 du revenu, les travailleurs 5/12, et les cadres 3/12. Les associés sont assurés de toujours gagner plus que leur entretien. Fourier ne propose donc pas un vrai socialisme mais une marchandisation. Les services collectifs du phalanstère sont payés par les travailleurs avec leurs dividendes. Il y a toujours des riches et des pauvres mais les économies d'échelle du système permettent à tous de vivre convenablement. La propriété privée est maintenue puisque les actions sont des titres de propriété. Et la hiérarchie, bien qu'élective, est conservée.

L'enthousiasme pour les idées de Fourier entraîna ses disciples à réaliser des phalanstères dont le plus célèbre, créé par Jean-Baptiste André Godin à Guise, produisait des appareils de chauffage. Ce Familistère comprenait une crèche, un théâtre et une école mais il se transforma finalement en société coopérative après trente années d'existence. Les fameux poêles Godin existent toujours. On note encore une cinquantaine de tentatives aux États-Unis sans que ces communautés fouriéristes se maintiennent durablement.

Maniaque de l'exactitude, Fourier se levait au chant du coq et se couchait avec les poules. Il écrivait chaque jour le même nombre de pages. Il rentrait chez lui ponctuellement à midi, heure fixée par lui pour rencontrer les capitalistes intéressés par ses projets et disposés à expérimenter son système. Il les a attendus pendant trente ans. Ils ne sont jamais venus.

lundi 9 avril 2018

L’impossible  vérité

La Vérité ressemble à l’horizon qui recule lorsqu’on s’en approche. On s’avance pour voir ce qu’il cache et on le découvre aussi lointain et couvert des mêmes mystères. Ainsi de la Vérité qu’on croit toujours saisir et qui se dérobe toujours. D’abord la Terre plate avec les étoiles pendant comme des luminaires accrochés à la voûte céleste ; puis la Terre immobile au centre de l’univers avec le Soleil tournant autour d’elle ; puis la Terre parcourant une orbite autour du Soleil fixe ; puis le Système solaire emporté comme un fétu dans le tourbillon de la Galaxie ; puis la Galaxie et son amas de sœurs jumelles attirées toutes vers l’infini ; puis, après avoir recensé des millions et des milliards d’objets célestes plus éloignés les uns que les autres, on aboutit provisoirement sans doute à un big-bang originel avant que de nouvelles questions viennent se poser à l’esprit qui reprendra alors sa marche vers un horizon encore plus énigmatique.

Tous ces efforts sont peut-être vains mais ils pourraient servir à éliminer des hypothèses sans consistance qui ne sont que des illusions car la croyance est souvent plus forte que le fait. Et si l’expansion de l’univers n’était qu’un trompe-l’œil ? Si l’univers était infiniment grand ou infiniment petit selon la manière dont on le regarde ? Hérésie ! s’exclameront l’ensemble des érudits qui sont aussi des adorateurs de l’expansion. Assisté des formidables outils astronomiques qu’il a conçus, l’esprit humain peut apercevoir l’univers animé d’un grand mouvement d’expansion qui pourrait avoir pour origine l'explosion d'une minuscule mais néanmoins supersupersupernova cause première du temps et du monde. Mais peut-être ne voit-il que ce qu’il veut voir. Et ses télescopes les plus grands, ses ordinateurs les plus puissants et ses théories les plus savantes n’auraient été façonnés que pour confirmer ce qu’il croyait déjà savoir et non point pour découvrir ce à quoi il n’a pas encore pensé.

Au fur et à mesure que le télescope tourne son œil de verre vers le passé du monde, vers le point oméga d’où il aurait surgi, il ne voit que nébuleuses qui poudroient, particules qui chatoient et vide qui tournoie.

Le big-bang pourrait n’être qu’un leurre qu’on s’acharne à regarder de plus en plus près. On le voit de plus en plus petit, infiniment. Et toujours des galaxies, des particules et du vide, infiniment. Infiniment petits.

lundi 2 avril 2018

La bravacherie du voile…

Symbole de l’intolérance religieuse, le voile de l’Internationale Islamiste va-t-il conquérir l’Europe ?

La question du voile a été mal posée jusqu’ici. C’est pourquoi elle a reçu une foule de réponses dont la plupart sont dénuées de sens et ne font que compliquer et passionner le débat à la grande satisfaction des barbus embusqués. Le terrorisme est multiforme. Il ne se limite pas à des attentats spectaculaires et sanglants. Le prosélytisme dont il est porteur s'étend aussi et depuis longtemps aux convictions les plus intimes.

L'Europe occidentale a ses us et coutumes dont beaucoup sont hérités du christianisme. Une imprégnation séculaire a rendu les signes chrétiens triviaux, parfois énervants mais le plus souvent insignifiants et négligeables. Dans le passé, ils ont été le prétexte à des affrontements passionnés mais aussi graveleux ou comiques dont les rebondissements attendus provoquaient ou la colère ou le sourire. Il faut convenir aujourd'hui que la quasi-disparition du catholicisme et de son influence sur les consciences ne confère plus à ses signes extérieurs qu'une valeur folklorique, de nostalgie chez certains, d'indifférence chez les autres. Mettre la chrétienté grabataire et gallicane sur le même plan que l'islamisme conquérant et allogène est une faute. Le signe de la croix s'éloigne et disparaît dans les brumes de l'histoire. Il n'inspire plus ni trouble ni crainte.

Par contre, le voile est une marque de domination. Les islamistes qui téléguident les gamines voilées n'ont aucune intention pacifique. Ils ne veulent surtout pas intégrer, associer, acclimater leur symbole plus politique que religieux à la civilisation occidentale. Ils veulent l'imposer, contraindre la société à le subir. Cette prémisse accomplie, ils poursuivront leur conquête. Ils bâtiront un État religieux sur les débris d'un État décadent et autrefois laïc.

Déjà, d'autres revendications apparaissent ici et là comme des bulles à la surface d'une eau de plus en plus bouillante : lieux de prière dans les hôpitaux et les entreprises, piscines réservées, dispenses des cours de gymnastique et de biologie, transports en communs spécifiques… L'apartheid grimace aux coins des rues où, le soir, les barbus font la police. La perméabilité de la société aux sectes favorise toutes les dérives et multiplie interdits et obligations : carême et ramadan, casher et règles alimentaires, excision et circoncision, sabbat et assomption, voile, kappa et calotte, jeûne et abstinence. Tout est bon pour embrigader et habituer à servir, à obéir, à craindre, à se soumettre.

Les anarchistes n'ont de sympathie ni pour la religion ni pour la laïcité. Et ils refusent la contrainte, celle de l'État et de ses lois, celle du capitalisme et des patrons, et celle des islamistes et de leur foulard. La solution du problème n'est vraiment pas difficile dès lors que les données sont clairement exposées.

Mais certains s'ingénient à compliquer le débat avec des arguments spécieux. Le Conseil d’État d'abord dont la dérobade est un modèle d'hypocrisie et d'encouragement aux interprétations les plus éthérées, aux interpolations les plus subtiles, aux analyses les plus byzantines. Les craintifs et les pusillanimes ensuite dont les éternels et faux bons sentiments entraînent toujours reculades et abandons.

Le libre arbitre, l'humanisme, la liberté de conscience et un ramassis de valeurs dévoyées et mal assimilées sont appelés en renfort pour justifier une résignation dégradante, une capitulation méprisable, une démission infamante. On entend sans cesse : "Il faut être tolérant…". Et les points de suspension en disent plus qu'un long discours. Il convient de les traduire avec clarté : "Il faut être tolérant avec l'intolérance". La peur du loup pousse les moutons à chercher refuge dans une fuite humiliante qu'ils ont le front de présenter comme une vertu, comme une marque de modération et d'intelligence.

Même certains anarchistes ou soi-disant, ceux-là sans doute qui naguère appelaient à voter au deuxième tour de la présidentielle, font chorus et bêlent avec le troupeau : "Je suis tolérant… Je suis tolérant… Je suis tolérant… Je rampe aux pieds des islamistes… Je pose ma tête sur le billot". Cette volupté de l'esclave s'avilissant devant le maître, ce plaisir malsain de se soumettre, cette manière de patauger dans le caniveau, de jouir de sa déchéance et de sa lâcheté, témoigne de la dégénérescence d'une civilisation qui engendra la liberté et l'égalité.

lundi 26 mars 2018

L'impôt  c'est  le  vol !

L’impôt foncier est payé par le locataire ; il est compris dans le loyer. Lorsqu’un avantage fiscal est accordé au locataire, il est aussitôt compensé par une hausse des loyers. C’est une constante ; un réflexe du fort envers le faible.

Ce système universel de report de l’impôt sur le moins nanti est inhérent à la structure hiérarchique de l’État. Cette iniquité avait déjà été dénoncée par Ravachol qui aurait fait la leçon à la plupart des économistes contemporains et à beaucoup de professeurs à l’université : "Si l’on impose le propriétaire, il augmentera ses loyers et par ce fait se sera arrangé à faire supporter à ceux qui souffrent la nouvelle charge qu’on lui imposerait".

Lorsqu’un pauvre achète un pain, il paie la T.V.A., et aussi toutes les charges sociales et les impôts de la chaîne des intermédiaires dont les prestations, de l’agriculteur au boulanger en passant par les transporteurs et tous les autres intervenants, aboutissent à la mise sur le marché du pain dont il fera son repas. Quand le gouvernement augmente les impôts de l’un de ces intermédiaires, du meunier par exemple, le prix de la farine est adapté en proportion et répercuté tout au long de la chaîne jusqu’au consommateur final. Et c’est le pauvre qui est au bout du bout qui paiera la majoration de l’impôt sur la farine en achetant son pain. Mais les pauvres ne sont pas les seuls à manger du pain. Lorsqu’un fabricant de chaussures par exemple achète un pain et qu’il constate que le prix est majoré en raison d’un impôt payé à l’un des maillons de la chaîne, en concertation avec ses collègues marchands de chaussures, il augmentera le prix de ses fabrications pour compenser le surprix qu’il a dû payer. Lorsque le pauvre achètera une paire de chaussures, il devra payer un prix plus élevé pour neutraliser l’augmentation du prix du pain payé par le fabricant. Et si un entrepreneur en plomberie achète un pain ou une paire de chaussures, il s’apercevra que les prix ont augmenté et il adaptera à son tour le prix de ses prestations.

Il reste à espérer que le pauvre, qui ne peut jamais répercuter l’impôt qu’il paie pour les autres, n’aura pas à faire réparer une fuite d’eau car il paiera encore une fois l’impôt d’un autre.

Ainsi, dans un système étatique quel qu’il soit, l’impôt est toujours répercuté par le plus nanti sur celui que le hasard a placé plus bas sur l’échelle sociale. D’échelon en échelon, l’impôt descend jusqu’au sol où se situe le pauvre qui sera le seul à payer sans pouvoir rien répercuter sur le suivant. La boule de neige grossit et dévale la pente pour aboutir sur le pauvre qu’elle écrase sans rémission.

Chaque centime tombé dans l’escarcelle de l’État a été volé aux pauvres par ce procédé. Et comme l’État agit toujours en situation de monopole dans tout ce qu’il entreprend, ce fait a pour conséquence que tout ce qu’il gouverne est miné dès avant l’entame par l’incompétence des politiciens et des fonctionnaires, par des gaspillages sans fin et des prébendes, car rien n’est trop beau ni trop cher lorsqu’on n’a pas de responsabilité, pas d’obligation de résultat et qu’on n’a aucun compte à rendre. Il suffit de puiser mais il faut néanmoins veiller à ce qu’il y ait suffisamment de pauvres avant d’écoper.

Les "élus" construisent des palais et s’y installent. Luxe et volupté, ils voyagent dans des avions privés et descendent dans les suites des hôtels les plus somptueux. Ils se rétribuent et augmentent eux-mêmes leurs émoluments en s’attribuant des liasses de millions filoutés. Ils entretiennent leur cour et subsidient leurs amis. Ils mènent une vie de milliardaires avec l’argent qu’ils ont volé aux pauvres. Le train de vie de l’État est tout semblable à celui des féodaux et des aristocrates de l’Ancien Régime. Sous toutes les latitudes ou dans l’histoire, aucun État n’y échappe.

Quant aux fameux "services publics" dont on nous rebat les oreilles du matin jusqu’au soir à grand renfort de miroirs aux alouettes, ils sont toujours en lourde perte puisque, serinent les médias, le profit est un vice et le déficit une vertu. En réalité, il s’agit d’entreprises de type soviétique qui souffrent des mêmes tares et endurent les mêmes abus que leurs consœurs en faillite de la défunte U.R.S.S. Comme les lapins en Australie, les entreprises et les organismes d’État se sont multipliés au point que personne ne peut les dénombrer. Mais chacun de ces nids douillets engraisse des politiciens et des fonctionnaires bien dodus et bien protégés. En occultant les gaspillages, les incompétences, les rentes de situation et tutti quanti, on dissimule surtout que ces gouffres à milliards sont exclusivement financés et renfloués par les pauvres qui paient plus que ce qu’ils en retirent au profit des riches qui ne paient pas ce qu’ils en prélèvent. Par exemple, les pauvres ont payé l’infrastructure du T.G.V. et supportent une partie du prix des tickets des nantis pour un moyen de transport qu’ils n’utiliseront jamais. On en dira autant de la poste qui est surtout utilisée par les entreprises mais dont le déficit chronique est épongé avec l’argent des pauvres. Fleuron de la bannière socialiste et réformiste, la Sécurité sociale est entièrement financée par les petits qui, en encaissant un maigre remboursement au guichet de leur mutuelle, oublient que par ailleurs ils ont payé la médecine des riches qui, comme chacun sait, n’a jamais été celle des pauvres. Les pauvres paient leurs propres soins et ceux des riches. Ils en meurent avant les riches.

Hold-up sur la petite épargne qui lui permet de rembourser ses dettes en monnaie de singe, l’inflation est pilotée par le gouvernement en modulant plus ou moins les prélèvements. Une baisse des impôts relance la consommation par la diminution des prix qu’elle induit et une augmentation de la pression fiscale absorbe une partie du pouvoir d’achat et freine la consommation comme le montre la majoration des taxes sur le tabac qui n’est qu’un exemple parmi une multitude d’autres. La règle est intangible : tout produit, marchandise ou prestation contient l’impôt et celui-ci est toujours répercuté sur le suivant. Seul le pauvre paiera l’impôt parce qu’il n’a pas de suivant.

Dans le système hiérarchique et capitaliste étatique, l’étude de la fiscalité permet de donner une définition objective du pauvre : à l’exclusion du fonctionnaire qui est un oppresseur, le pauvre est celui qui ne peut pas faire payer son impôt par un autre.

lundi 19 mars 2018

Les  fonctionnaires

L'État est toujours l'expression des puissants, du grand capital et des nantis. L'État s'est réservé le monopole de la violence qu'il utilise pour imposer ses volontés et pour contraindre à la soumission. L'État maintient le peuple dans l'obéissance et dans la servitude ; il permet l'exploitation de son travail et il réprime ses révoltes. Instrument de domination et d'oppression, l'Etat doit être anéanti.

Pour se perpétuer, pour ne pas être emporté par les excès mêmes de ses crimes et de ses forfaits, pour les dissimuler, les rendre moins apparents, pour en changer l'aspect sans en modifier la nature ni la démesure, l'État a besoin d'armes et d'outils. Ainsi, l'État bâtit des prisons où il enferme ceux qui refusent de se soumettre à ses décrets, de se plier à son bon vouloir, de se charger des chaînes forgées dans l'enceinte de ses parlements et de ses prétoires ; il lève des impôts, qu'il perçoit par la menace d'abord, par la contrainte ensuite ; il fait la guerre, qu'il entreprend pour dépouiller un concurrent ou pour reprendre en main un peuple exaspéré par ses turpitudes. Mais son outil préféré et privilégié, celui qui serre le mieux les mâchoires de son étau, reste la foule des fonctionnaires, instruments dociles et choyés, petits soldats de l'oppression entraînés à contraindre, à sévir, à faire peur, à punir avec cruauté, à se salir les mains dans les basses besognes.

Du berceau au cercueil, et même en deçà et au-delà, les fonctionnaires épient le citoyen, qu'il soit docile ou tire-au-flanc. Ils voudraient lui inspirer ses pensées et surveiller ses sentiments ; ils ne peuvent pour le moment qu'en punir l'expression.

La cohue des fonctionnaires comprend les enseignants, les policiers, les magistrats, les gratte-papier, les militaires et beaucoup d'autres ronds-de-cuir et spécialistes de la cocotte en papier plus ou moins embusqués dans les méandres de l'Administration. L'État lui-même est incapable d'en dénombrer la multitude. À ces myriades, il conviendrait même d'ajouter tous ceux qui tirent de l'État l'essentiel de leur subsistance, qui mourraient avec lui comme certains champignons qui croissent en symbiose avec leur protecteur l'un profitant de l'autre pour mieux prospérer, se protéger, se développer : les agriculteurs, les professionnels de la santé, les journaux et médias divers, et les associations plus ou moins caritatives, tous grassement subventionnés avec l'argent que l'État vole aux pauvres par l'impôt.

Assurés de la sécurité de l'emploi, d'un travail léger, d'une bonne pension et de satisfactions multiples comme celles d'humilier les assujettis, de poursuivre les redevables et de soumettre les récalcitrants, les fonctionnaires sont les plus fermes soutiens de l'État et les protagonistes de ses exactions.

Les enseignants en particulier sont chargés d'une mission délicate. Ils doivent former des citoyens respectueux de l'État capitaliste, soumis à son autorité et comprenant sinon approuvant la présence d'un dispositif de contrainte sans faille. Il faut profiter de la malléabilité des jeunes cerveaux pour y graver quelques principes utiles comme la confiance nécessaire envers la justice, l'impartialité et l'honnêteté de la magistrature, la paix sociale garantie par des institutions solides et démocratiques, la probité de l'Administration et de ses fonctionnaires. Plutôt que d'apprendre à lire, à écrire et à compter, il faut inculquer que si la puissance de l'État est effrayante, elle est légitime et bonne ; que ce sont les inconséquences et les résistances des citoyens qui sont illégitimes et mauvaises. La rébellion contre l'État est une blessure infligée à la collectivité tout entière et revêt un caractère de gravité que n'ont pas les petits délits ordinaires perpétrés contre des individus isolés ou des petits groupes qui, souvent par leur comportement, ne sont pas tout à fait innocents des faits dont ils se disent victimes ou dont ils se plaignent. L'État et ses institutions, par leur importance même, doivent être protégés contre la subversion mieux encore que ne doivent l'être les victimes de faits divers dont l'individualisme et l'égoïsme inspirent le mépris et même excusent ou motivent l'agression. L'échelle des valeurs ne doit pas être perdue de vue. L'Éducation nationale organisée par l'État inculque à la jeunesse de sains principes : un État impeccable et des citoyens vulnérables. La société est divisée en deux parties, le corps de l'État, son Administration et ses fonctionnaires d'une part, partie intègre et respectable, et la masse des citoyens animés d'intentions basses d'autre part, partie rebelle et déjà coupable d'une société qu'il faut protéger. D'ailleurs, comparé au monolithe des fonctionnaires, la masse de la population, hétéroclite, mouvante, animée de pulsions dangereuses, de violences incontrôlables, de velléités sauvages et irraisonnées, montre assez la nécessité d'une barrière pour la contenir et de sanctions pour la maîtriser, ne serait-ce que pour répondre au souci légitime de la partie saine de la population. Ainsi se trouve justifié le renforcement continuel d'un appareil judiciaire et policier démesuré qui finalement se trouve bien davantage utilisé pour protéger des institutions oppressives et coercitives que pour répondre à l'illusion d'une insécurité fabriquée, provoquée ou amplifiée à dessein.

Pour informer la population de manière savante de telle sorte qu'il ne soit pas possible de mettre en doute des vérités tombées de si haut, les journaux et la télévision invitent et questionnent régulièrement des professeurs d'université qui expliquent en termes congrus les raisons de la dépression économique, les subtilités des variations des flux monétaires ou l'utilité des courbes de la valeur des options calculées par la formule de Black et Scholes. Le remède aux incertitudes sera toujours le même. Ces bons fonctionnaires universitaires préconiseront un renforcement des pouvoirs de l'État pour régulariser les vagues inflationnistes et calmer la conjoncture. Que ce soit en matière sociale, environnementale, artistique, économique, scolaire, psychologique et même climatique, la panacée sera toujours une augmentation des moyens budgétaires et un renforcement des pouvoirs de l'État et de ses séides. Un peu plus de répression et les fonctionnaires sont heureux. Mais les vedettes de la télévision sont ces grands serviteurs de l'État, ces grands professeurs en sciences sociales et psychologiques qui déploient des trésors d'éloquence et d'intelligence pour montrer d'abord combien l'État est généreux et charitable envers les défavorisés et pour ensuite admonester les pauvres toujours mécontents qui ne cessent de critiquer l'État quand celui-ci leur restitue un dixième de ce qu'il leur a volé alors qu'il aurait pu ou dû les laisser croupir dans leur bauge.

Les fonctionnaires sont disposés en couches bien tassées. D'abord les agents des municipalités, puis ceux des départements, des régions et de l'État. Comme cela n'était pas suffisant et qu'une petite liberté aurait pu néanmoins fleurir sur le fumier, une carapace européenne a été ajoutée. Ainsi, de strates en strates superposées de plus en plus imperméables et compactes, la liberté se trouve ensevelie sans espoir de franchir jamais l'épaisseur de tous ces sédiments. Même s'ils sont encore mieux rémunérés et s'ils jouissent d'encore plus de privilèges que leurs collègues nationaux, les fonctionnaires européens ne leur sont pas inférieurs non plus en machiavélisme. Plus de la moitié de l'énorme budget européen est distribué à trois pour cent seulement de la population. La collusion des États avec le grand capital est ainsi à nouveau constatée car les bénéficiaires de la manne européenne ne comptent pas parmi les démunis, certains d'entre eux sont des milliardaires qui attendent de l'Europe qu'elle arrondisse encore leur tour de taille. L'habileté européenne est ici diabolique. En complicité avec le gouvernement U.S., la PAC maintient artificiellement des cours trop bas sur le marché international des céréales et des produits alimentaires, ruinant ainsi l'agriculture des pays du sud et les maintenant dans une situation de dénuement chronique, proies offertes aux charognards multinationaux avides de matières premières, de produits exotiques bon marché et exploiteurs d'une main-d’œuvre peu exigeante parce qu'affamée et décimée par la maladie et la misère. Face aux États et au grand capital coalisés, le tiers-monde n'est qu'une noisette que l'on casse entre le pouce et l'index.

lundi 12 mars 2018

L'ethnologie

À la suite de Linné, de Buffon et des encyclopédistes qui ont commencé à classifier minéraux, plantes et animaux, les naturalistes des XIXe et XXe siècles ont poursuivi l'inventaire de la nature et examiné des millions d'espèces de toutes sortes non sans s'intéresser particulièrement au genre humain. Habitués à tout ranger en catégories et familles selon un ensemble de critères déterminés pour les animaux tels que chevaux ou chiens, ils avaient aussi entrepris le même travail sur l'espèce humaine.

Alors que l'on compte des chevaux de labour et de selle, des chiens de chasse et de garde, il devait exister des êtres humains de diverses catégories qu'il convenait de répertorier et de classifier. Jusqu'à une période récente, on apprenait à l'école que plusieurs races se rencontrent : les blancs, les jaunes, les noirs, et parfois les rouges. Jusque dans les années cinquante, des missions étaient envoyées dans l'Empire français pour répertorier les races indigènes. Armés d'un mètre ruban et d'un pied à coulisse, les experts mesuraient les membres, les faces, les crânes, les oreilles et les nez des sujets qu'ils examinaient. Ils déterminaient ainsi leurs caractères physiques mais aussi intellectuels. Les publications savantes de l'époque insistent sur les traits primitifs des populations africaines qui ne sauraient se comparer aux qualités reconnues des Européens car on est toujours prêt à s'extasier sur son propre nombril.

Mais, au fur et à mesure que la vérité se faisait jour quant à la conduite de l’Allemagne nationale-socialiste pendant la guerre, que l'on connaissait mieux la perversion qui peu à peu conduit de la philosophie à l'abjection, le monde commençait à avoir honte de soi-même. Armés d'un mètre ruban et d'un pied à coulisse, on voyait sur les images filmées les experts allemands mesurer les membres, les faces, les crânes, les oreilles et les nez des sujets qu'ils examinaient avant de les envoyer vers l'extermination. Les mêmes gestes et le même discours en Afrique et en Allemagne pouvaient-ils avoir des significations aussi différentes ?

Une science ne pouvait cautionner des errements criminels. Il fallait revoir les théories, corriger les livres, redresser les mentalités, amender les programmes de recherche, réformer les universités. En hâte, les politiques s'empressèrent de mettre à bas quelques lustres et quelques décennies d'études et ils contraignirent l'ethnologie à se mouler dans une éthique nouvelle et à n'en point sortir même en pensée dès lors qu'on aurait pu la deviner. La sévérité était à la mesure d'une émotion plus forte que toute autre considération.

Ainsi, on ne saurait parler d'une supériorité d'un groupe ethnique sur un autre. Tous les êtres humains ont les mêmes potentialités et il serait abusif de prétendre que certains possèderaient des caractères qui les rendraient meilleurs ou moins bons dans l'une ou l'autre discipline physique ou intellectuelle. Voilà qui est réconfortant pour bon nombre de personnes qui se croyaient sous douées à la vue des athlètes noirs américains qui gagnent toutes les courses de sprint ou d'autres coureurs presque aussi basanés mais originaires d'Ethiopie et du Kenya qui galopent comme des antilopes et raflent toutes les médailles dans les courses de fond. On mentionnera aussi d'autres personnes qui leur ressemblent beaucoup et qui ont apporté à la civilisation la musique de jazz dont on ne peut plus se passer. Les scientifiques et les politiciens, main dans la main et caquetant à l'unisson, nous assurent qu'il s'agit là d'une manifestation du hasard qui favorise ou pénalise l'un puis l'autre et parfois un groupe plus ou moins important sans que l'on puisse invoquer l'influence de facteurs génétiques ou ethniques. La morale est sauve ce qui est l'essentiel surtout si l'on se maintient la tête dans le sable.

Quelques philosophes achevèrent de réglementer les pensées en publiant de gros livres illisibles mais très savants qui enlevaient tout doute quant à la vanité de vouloir évaluer les différences ethniques autrement qu'en spécificités culturelles. Les articles de journaux et d'autres livres prirent le relais et un conformisme soupçonneux, un consensus vigilant s'installa durablement et semble-t-il définitivement. Faut-il s'en plaindre ?

Mais l'ethnologie sinistrée avait perdu jusqu'à sa définition. Sans avoir jamais été une science, elle n'était plus qu'un mot qu'on n'utilisait qu'avec précaution.

Elle allait cependant renaître d'une manière tout à fait inattendue, non pas en tant que discipline scientifique mais comme courant littéraire et poétique.

Dépouillé de ses valeurs, semblant déshérité et comme chassé du temple, l'ethnologue n'a pas disparu pour autant dans les sept cercles de l'enfer. Surveillé de toutes parts, il n'a jamais cessé de parcourir terres et mers, depuis les déserts glacés ou torrides jusqu'au forêts inviolées  il a observé hommes et bêtes sous tous les climats, étudié leurs conditions d'existence, leurs mœurs, leurs instincts ; il a vécu au milieu de peuples inconnus, découvert leurs religions, examiné leurs industries, analysé leurs coutumes ; il ne s'est arrêté que pour écrire. Les carnets de notes remplis de griffonnages encore vivants, les malles pleines de la mémoire des multitudes, sans doute ébloui par les prodiges de la diversité et des beautés du monde, alors il a déposé son paquetage pour libérer le trop plein de sa sensibilité dans des pages parmi les plus achevées et les plus inspirées de notre temps, comme "Race et Histoire" de Claude Lévi-Strauss. Asservi à sa chaîne morale comme naguères les poètes l'étaient à la rime, il a non seulement rajeuni une discipline regardée comme sulfureuse mais il a surtout élevé l'art d'écrire au niveau des plus grands.